Ces danseuses qui ne font que passer
Etienne Piguet, Professeur de géographie humaine à l’Université de Neuchâtel
L’avis de l’expert. De nombreuses jeunes femmes d’Europe de l’Est et des pays du Sud viennent s’effeuiller dans les cabarets suisses. Les interdire serait une erreur, notamment en raison des risques de clandestinité, mais leurs conditions d’emploi pourraient être améliorées. En 2004, 5953 permis de travail ont été accordés à des danseuses de cabaret étrangères appelées à se produire dans les 300 à 400 night-clubs que compte la Suisse. Pour cette catégorie de migrantes, les accords européens de libre circulation récemment acceptés par le peuple suisse ne changeront strictement rien. Elles proviennent en effet principalement d’Etats non membres de l’UE: Ukraine (1740 permis délivrés), Amérique centrale et du Sud (1018), Roumanie (831), Russie (804), Afrique (447), Moldavie (252) ou Biélorussie (174). Seuls 365 permis ont concerné des ressortissantes des 25 Etats de l’UE élargie (Hongrie et Lettonie surtout).
Nonante-quatre pour cent des permis délivrés à des danseuses concernent donc des pays en provenance desquels, selon la pratique actuelle et la future loi sur les étrangers, «seuls les cadres, les spécialistes ou autres travailleurs qualifiés peuvent obtenir une autorisation de courte durée ou de séjour». Une situation paradoxale si on confronte cette exigence de haute qualification à la description de l’activité des danseuses donnée par les directives de l’Office fédéral des migrations: «Les danseuses de cabaret présentent un numéro faisant partie d’un spectacle de variété durant lequel dans une ambiance musicale - elles se dévêtent plusieurs fois, partiellement ou intégralement.»
Le strip-tease est certes un art ancien dont le cinéma et les cabarets parisiens ont montré le possible raffinement mais tel est loin d’être le cas dans la plupart des cabarets helvétiques. Les associations de défense des migrantes le confirment: le spectacle chorégraphique est, le plus souvent, réduit au strict minimum et c’est principalement la consommation de boissons avec les clients presque exclusivement du champagne tarifé de 250 à plusieurs milliers de francs la bouteille - qui est la tâche principale des danseuses.Certains parlementaires nationaux et cantonaux se sont à de nombreuses reprises émus des conditions de travail bien particulières de ces migrantes et de leur possible exploitation. Quatre cantons (VS, TG, SG, AR) ont décidé de se passer totalement de ressortissantes extra-communautaires dans leurs cabarets ce qui a, pour ainsi dire, signé l’arrêt de mort de la branche. La question est à l’ordre du jour également dans le Jura, et l’Argovie limite fortement les permis. Dans d’autres cantons au contraire, l’activité cabaretière semble florissante (1237 permis émis à Zurich, 629 à Berne, 558 dans le canton de Vaud, 479 à Genève), y compris peut-être comme attrait touristique pour une clientèle internationale fortunée.A Berne, un certain malaise est palpable et l’administration fédérale est très consciente du caractère délicat du thème des danseuses de cabaret. En aparté, les fonctionnaires de l’Office fédéral des migrations défendent cependant généralement le système suisse comme le moins mauvais pour contrôler un phénomène qui, s’il était officiellement interdit, passerait bien vite dans la clandestinité. C’est là admettre à demi-mot la nature d’une partie des activités liées aux cabarets: une forme de prostitution de luxe.
Dans la plupart des cas, cette prostitution ne semble pas forcée et relève de la danseuse elle-même. Même celles qui ne la pratiquent pas retirent de leur activité un salaire acceptable (2100 francs par mois après déduction du loyer et des assurances) que les commissions touchées sur les boissons (5 à 15% environ) viennent augmenter quelque peu. Les conditions de travail sont par contre d’une grande dureté: travail de nuit (souvent jusqu’à 4 ou 5 h du matin), changement d’établissement et de canton presque chaque mois, aucune transformation de permis possible en vue d’une stabilisation du séjour en Suisse, interdiction de changer d’activité (il serait même impossible à une danseuse d’accepter une place de serveuse dans l’établissement qui l’emploie), très grande vulnérabilité vis-à-vis des employeurs puisqu’une durée sans engagement de plus d’un mois oblige la danseuse à quitter la Suisse. Le fameux permis de saisonnier, aboli par la Suisse en 1998 entre autres en raison de son caractère jugé inhumain, apparaît en comparaison presque généreux…De nombreux abus sont par ailleurs signalés: danseuses mises à pied séance tenante car leurs prestations ont déplu, retenues arbitraires sur les salaires en cas de maladie, seuil minimal de vente de boisson à atteindre pour toucher une commission (un chiffre d’affaires mensuel supérieur à 10 000 fr. par danseuse est souvent requis), exigence d’un sixième jour de travail hebdomadaire alors que le contrat type négocié entre la Confédération, l’organisme faîtier des cabaretiers (ASCO) et les mouvements de défense des danseuses en prévoit cinq, interdiction de sortie ou de fréquenter certains lieux durant les congés, prélèvement par les serveurs de «commissions de rabattage» lorsqu’ils orientent un client vers une danseuse en particulier, recours de certains cabarets aux visas de tourisme pour accroître l’offre de danseuses, etc. Dans son message accompagnant la nouvelle loi sur les étrangers, le Conseil fédéral reconnaît lui-même qu’«il est notoire que des abus existent, en raison notamment des difficultés et du manque de volonté de contrôler la situation».Faut-il considérer les cabarets comme un «mal nécessaire» dans une société libérale où des adultes consentants doivent rester libres de leurs choix? Faut-il au contraire emboîter le pas à ceux qui souhaitent les éradiquer, souvent au nom de la morale? Le choix est politique et doit donc reposer sur les élus.
Une réflexion approfondie s’impose en tout cas avant de mettre inconsidérément à genoux les tenanciers de cabaret. Leur disparition aurait pour conséquence de faire sombrer dans la clandestinité une portion relativement bien contrôlable du marché du sexe. Ne serait-ce qu’en terme de protection contre le proxénétisme et la contrainte, les cabarets s’avèrent en fin de compte plus aisés à surveiller que les salons de massage ou les petites annonces roses.Rien n’interdit cependant de mieux faire et il est intolérable qu’un permis de travail légalement octroyé par la Suisse ait pour conséquences de pousser des personnes à subir des conditions de travail indignes ou dangereuses pour leur santé: un simple calcul arithmétique montre ainsi que dans certains cabarets, pour atteindre le chiffre d’affaires minimal requis, les danseuses doivent boire, six soirs par semaine, plus de deux bouteilles de champagne avec les clients…
Une attention plus soutenue des autorités pour cette catégorie de migrantes s’impose. D’une part, il s’agit de faire respecter la loi, d’autre part de mieux connaître le fonctionnement de ce type d’activités. La mise sur pied de projets de recherche approfondis est souhaitable afin de donner aux autorités politiques les informations nécessaires à leurs décisions. Qu’en est-il précisément des conditions de vie et de travail de ces migrantes? Quelles sont les éventuelles conséquences de leurs activités en terme de santé? Quel est leur destin, une fois que le poids des années ne leur permet plus de séduire le public? Dans quelle mesure les difficultés qu’elles rencontrent à l’issue de leurs séjours en Suisse sont-elles supportées, à terme, par les systèmes sociaux de leurs pays d’origine? Toutes ces questions doivent trouver des réponses satisfaisantes si la Suisse veut pouvoir dignement revendiquer ses choix en matière de politique migratoire.
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